L’auteur évoque ici sa longue expérience de jeunesse du monde souterrain et de la recherche des cristaux.
Ce qui frappe tout d’abord, devant l’entrée d’un petit boyau s’enfonçant dans le sol, c’est la pénombre qui y règne. Là s’arrête la lumière du jour. C’est la frontière avec un autre monde, c’est physiquement évident. Le monde des ténèbres ? Et il y a aussi toute cette terre, cette roche, prête à nous ensevelir. La répulsion peut être telle qu’il est impossible d’aller plus loin. Et en même temps quelque chose nous attire. La voûte a l’air solide, glissons-nous à l’intérieur...
Rampons un peu. L’obscurité s’épaissit, la nuit gagne, notre coeur accélère. Nous ne sommes pas encore engloutis, à première vue tout va bien. Plus ou moins vite, immobiles, nous retrouvons notre calme. Peut-être préférons-nous ressortir, mais peut-être cette étrange attirance revient-elle. Nous rampons à nouveau, ou marchons, le voyage s’approfondit. Bientôt c’est le silence, avec juste quelques flocs de gouttes d’eau tombant au sol ; l’obscurité totale audelà de la bulle de notre lampe ; et l’énorme masse minérale autour de nous, devant laquelle nous nous sentons si petits, si éphémères. Nous nous arrêtons, guettons le silence. Il ne se passe rien. Nous repartons, puis guettons encore. Toujours rien ; mais insensiblement, sans qu’on s’en rende compte, notre rythme intérieur s’accorde à ce qui nous entoure. Doucement, doucement… Tout doucement. Il faut du temps. Ce n’est souvent qu’après avoir dormi une nuit au fond, après s’être abandonné, que l’imprégnation est devenue manifeste. Ce qu’on ressent alors dépend du lieu : petit boyau ou vaste salle, roche claire ou sombre, sèche ou humide, saine ou risquant de s’ébouler…, et sans doute de bien d’autres éléments plus subtils. Et bien sûr, pour un même lieu, chacun réagit à sa façon. Sansvouloir généraliser, donc, on se sent souvent très calme, en paix, en sécurité. La roche est devenue une présence intimement réconfortante, un cocon, le temps et les soucis extérieurs sont plus relatifs.
Et les pierres précieuses, les cristaux ? Dans le monde extérieur on peut ne voir en eux que de beaux objets coûtant très cher, ou des pièces rares et convoitées. Mais quand on les cherche sous terre, ils prennent une autre dimension, tout au moins dans une exploitation artisanale. On frappe la roche. Elle sonne le dur, il faut persister. On frappe encore, encore et encore ; sans le moindre résultat apparent. Et cela dure. Pourtant il ne faut pas se laisser décourager. Il faut tenir, ne pas faire trop attention aux ampoules sur les mains. Ah, le son est en train de changer. Enfin. C’est bon signe, ça : la roche va bientôt se fendre. Mais comment va tenir le plafond, ensuite ? On frappe plus doucement, on s’arrête, tous les sens aux aguets, guettant d’éventuels craquements, prêt à bondir en arrière. On reprend, on s’arrête à nouveau… La voûte reste solide. La roche a basculé, roulé au sol. Victoire ! Elle est bien grosse, par contre : même en s’arcboutant, pas moyen de la faire rouler dans le boyau en direction de la sortie.
Il faut commencer par la refendre, puis pousser morceau après morceau les déblais jusqu’au tas. Et recommencer. Un jour ; deux, trois, quatre jours, ou même bien plus, des semaines, des mois. Le moral baisse, remonte, rebaisse. Car peut-être toujours rien en vue, pas la moindre pierre précieuse, pas le moindre cristal dans le faisceau de notre lampe. Parfois c’est net, il faut arrêter. Mais peut-être qu’on les sent toujours autour de soi, ces incroyables fruits de la terre, bouleversants de pureté. On se repose, on reprend des forces, et à nouveau pour rien au monde on ne voudrait être ailleurs. C’est une chance d’être là, et on continue.
Dépasser sa peur du noir, sa peur de l’inconnu. Observer avec acuité ce qui nous entoure, et pouvoir faire confiance. Creuser son chemin sans trop de souci du confort ni du succès immédiat, s’il le faut jusqu’au bout de ses forces. Savourer d’être là… C’est cela, bien souvent, la recherche du cristal. Et en prenant du recul, on s’aperçoit que ces mêmes mots, pris dans un sens plus large, correspondent aussi très bien à la non-moins longue et difficile ouverture intérieure, à la quête du bonheur. Alors bonheur, cristal… Aussi rares et précieux l’un que l’autre, leurs liens n’ont peut-être pas fini de nous surprendre. « Des ténèbres jaillit la lumière. »
Roland CHINCHOLLE
Thérapeute d’inspiration jungienne - Grenoble
Auteur de ”Au Tréfonds des Veines” - éditions Glénat